Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 15:14

13 février 2012

 

Titre d’un débat tout récent sur la chaîne LCP :  « 20 ans après Maastricht, la fin d'un   rêve ? ». Cette question qui nous ramène vingt ans en arrière, c’est elle qui, moi, me fait croire que je rêve. À l’heure où j’écris ces lignes, la Grèce est en état d’insurrection. Dans un opuscule publié en 2002 dont je citerai le titre ci-dessous, on pouvait lire : « Faut-il attendre que la situation pourrisse davantage, […], que la population exaspérée d’être tenue à l’écart s’insurge dans la rue ? » Eh bien, nous y sommes. Et cela ne fait que commencer.

    Je rappelle les objectifs formulés ou impliqués par ce funeste traité dont on commence à peine, aujourd’hui, à apprécier les résultats non seulement en Grèce, mais partout dans la « zone Euro ». Pour résumer rapidement les choix proposés aux Français, il s’agissait  avant tout de rendre les Européens plus « solidaires » en faisant plus contraignante l’emprise des organismes fédérateurs de Bruxelles ; il s’agissait  de faciliter la circulation générale des personnes, des valeurs et des biens en perméabilisant les frontières des États membres, en lâchant davantage la bride au libre-échange et en dotant celui-ci d’une monnaie unique censée s’opposer victorieusement à la toute-puissance du dollar. Tout ceci dans l’optique d’un renforcement des capacités économiques et politiques de l’« Europe » ainsi remodelée, et dans le généreux dessein d’accroître le bien-être de sa population.

   Les exemples des bienfaits de la « construction européenne » fournis aux Français en cette occurrence, pour les édifier et les convaincre, auraient peut-être pu les alerter. Toutes les réussites industrielles des années d’après-guerre lui furent attribuées, qui n’étaient que le produit d’accords bi ou multilatéraux entre États et entre grands groupes, accords parfaitement réalisables dans un autre contexte. Nous n’avions nul besoin du Traité de Rome ni de ce qui s’est ensuivi pour fabriquer le Concorde, le TGV, nos matériels militaires ou le pont de Tancarville. C’est tout juste si on ne nous poussait pas à remercier dans une prière du matin les institutions européennes de notre baguette de pain de chaque jour, comme dans le pater noster.

   De même a-t-on commencé à  nous rebattre les oreilles d’une Culture européenne censée relever de modèles spécifiques et partagés, de canons esthétiques uniformes, reconnaissables de Marseille à Liverpool, de Berlin à Vladivostok, rayant d’un trait de plume médiatique la foisonnante  richesse apportée par des styles nationaux irréductibles, posés sur des socles historiques complètement hétérogènes, gréco-latin, celte, germanique, scandinave,   qui font que le Ring n’aurait pu être composé à Athènes, ni Barcelone édifiée à Oslo.

    Fallait-il être grand clerc pour discerner derrière l’hyperbole de ces discours éloignés à dessein de la réalité une certaine inquiétude ? Les porteurs du flambeau européiste se demandaient sans doute si une nation telle que la France, qui avait combattu durant deux millénaires pour acquérir et conserver la souveraineté qui garantissait sa liberté de choix et de manœuvre, l’abandonnerait ainsi du jour au lendemain, pour se jeter dans des bras étrangers, pour s’en remettre à des décisions prises ailleurs…

   Je ne vais pas raconter la suite que tout le monde connaît, inverse en tous points de l’idyllique tableau brossé par les zélateurs du garrot fédéraliste et que certains d’entre nous avaient annoncée avec précision – car l’enchaînement des faits, le déterminisme des faits dans l’histoire des hommes à partir d’un libre choix initial, n’est pas plus éludable que la causalité des phénomènes dans le monde physique – dès 1992 (l’Europe déraisonnable, Éd. Guibert-Valmonde). Suite, enchaînement dont, parmi d’autres, mon ami Michel Mourlet avait cerné les motivations politiques plus ou moins dissimulées et les analogies avec d’autres épisodes de notre histoire dans Pourquoi Chevènement (Éd. France Univers, mars 2002), mettant notamment l’accent sur les visées allemandes, - qui éclatent aujourd’hui au grand jour. L’incroyable injonction faite aux Français par la chancelière Merken de maintenir M. Sarkozy à son poste de commissionnaire de Washington s’inscrit dans la droite ligne du déterminisme maëstrichtien. Il nous faut nous attendre à présent à des distorsions encore plus ingérables entre la réalité des peuples et la fiction européiste, qui aboutiront, hélas ! à des révoltes beaucoup plus violentes et générales que celle des Grecs. Mais qui ne sait que la violence, lorsqu’elle est légitime, peut se révéler salutaire ?

 

Par Carnets politiques de Patrice Dumby - Publié dans : politique
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Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 09:50

Mon ami Mourlet m’a autorisé à reproduire le texte ci-dessous, dont un état  abrégé pour cause de mise en page a été publié ce mois-ci dans Service littéraire (N° 48, janvier 2012). J’ai pensé qu’une illustration pourrait  égayer un peu l’austérité du sujet.

 

LE TRICHAS

Extrait d’un dialogue retrouvé de Platon

Traduit du grec par Michel Mourlet

 

_________________________________

 

SOCRATE : Où cours-tu ainsi, Trichas, par les rues d’Athènes,  l’œil sombre, la chevelure encore plus désordonnée qu’à l’ordinaire?

TRICHAS : Tous solidaires ! Sauvons l’Euro !

SOCRATE : Sauver l’Euro ?

TRICHAS : Il faut sauver l’Euro, par tous les dieux. ! Ou bien la catastrophe sera plus terrible que l’engloutissement de l’île des Atlantes, décrit par la bouche de Critias.

SOCRATE : Soyons-en préservés ! Mais pourquoi la disparition de l’Euro serait-elle si effroyable ?

TRICHAS : Pour deux raisons, Socrate, qu’ignorent les démagogues. La première : tous les vrais économistes, dont je fais partie, l’affirment. Ce que les spécialistes proclament ne saurait être contesté. Seconde raison : l’Euro a été créé pour rendre notre cité plus riche, et inattaquable par les autres monnaies, la drachme de Sparte, la darique perse, la créséide de Lydie. En y renonçant, Athènes perdrait sa crédibilité financière.

SOCRATE : En effet, quoique cette crédibilité ne soit déjà plus qu’un souvenir, ce sont des raisons très fortes. Me permets-tu, Trichas, de les examiner tour à tour ?

TRICHAS : Je t’en prie.

 SOCRATE : Ainsi, tous les experts l’affirment, absolument tous ? 

TRICHAS : Pour dire vrai, il y a des exceptions. Quelques-uns ont jugé prématurée la création d’une monnaie unique ; d’autres, qu’elle était inutile, voire nuisible, et qu’il valait mieux une monnaie commune, ce qui n’est pas du tout la même chose, puisque cette dernière permet de conserver la monnaie nationale… principal signe, pardonne-moi le mot, Socrate,   de cette foutaise qu’on appelle souveraineté, autrement dit pour une nation : sa liberté de manœuvre ; liberté pour quoi faire, je te le demande un peu !  D’autres ont même estimé cette monnaie impraticable, vu la divergence d’intérêts des peuples et la disparité de leurs économies. Ces critiques, la majorité des vrais économistes les ont toujours taxées de fariboles. Il suffit de vouloir l’Euro pour que l’Euro soit.

SOCRATE : Il y a donc des objections à l’existence de l’Euro ?

TRICHAS : En fait, non, car il n’y a qu’une politique possible.

SOCRATE : Ah ! bien, fort bien. ! Et pourquoi donc, Trichas ?

TRICHAS : Parce que tous les vrais économistes l’affirment.

SOCRATE : Je t’entends. Mais sur quoi fondent-ils leur certitude, qui semble ton principal argument ?

TRICHAS : Sur le fait que l’Euro doit apporter à Athènes richesses et invulnérabilité économique et financière.

 SOCRATE : Assurément. Et les apporte-t-il ?

TRICHAS : Cela viendra.

SOCRATE : Oublions un instant que l’inverse s’est produit, motif de ton injonction : « Sauvons l’Euro ! » Est-il quelque avantage concret que cette monnaie une seule fois ait offert à ses détenteurs ? Avons-nous vendu une trière de plus ? Avons-nous un va-nu-pied de moins ? Sommes nous plus puissants que sous Périclès, lorsqu’il nous suffisait de la drachme pour commercer avec l’univers ?

TRICHAS : Des avantages, on ne voit que cela. Tous les vrais économistes l’affirment.

SOCRATE : Tant mieux. Tu me les énuméreras tout à l’heure, ces avantages, Trichas, je n’en doute pas. Et tu me citeras une foule d’exemples précis des gains qu’ils nous ont rapportés. Et si l’Euro est de taille à procurer tant de profits, il est à supposer que le Péloponnèse, que les Barbares, qui n’ont pas jugé utile de l’adopter, sont plongés dans une crise bien plus épouvantable que la nôtre ?

 TRICHAS : Socrate, pardonne mon insolence, mais tu raisonnes parfois d’étrange façon.  Sans doute il nous faut admettre que les Barbares du Nord, les Helvètes, les indigènes saugrenus (leurs chars roulent à gauche !) de cette île qu’on nomme je crois la  Bretagne, et Sparte, et ceux des terres glacées de l’Est, et les autres peuples du monde civilisé ou non, rencontrent moins de difficultés que nous qui avons la chance d’habiter la zone eurogène, celle du plaisir économique… Anomalie momentanée, puisque, on ne le répètera jamais assez, nous possédons le meilleur bouclier monétaire possible, mis en œuvre par la seule politique possible.

SOCRATE : Si je résume notre début de conversation, Trichas, ton raisonnement à toi est le suivant : les nations qui ont choisi l’Euro subissent un tel désastre qu’il menace l’existence même de leur monnaie. Il faut donc sauver à tout prix l’Euro qui nous a ruinés et pour ce faire, conserver la même politique, seule possible selon les experts, pour éviter une catastrophe encore pire : retrouver la situation antérieure, et meilleure, que connaissent les insensés qui n’ont pas suivi notre exemple. Ai-je bien compris ?

………………………

   (Fragment d’un dialogue de Platon, retrouvé en creusant pour le métro d’Athènes un tunnel dont les usagers ne sont pas près d’apercevoir le bout… Ceux d’entre nous qui,  sachant un peu de grec, en ont déchiffré la suite,  ont pu se rendre compte que tout n’allait pas vraiment dans le sens espéré par Trichas. Après ce très célèbre et influent économiste,  Socrate avait tenu à interroger nombre d’Athéniens parmi les plus qualifiés : archontes, orateurs, collecteurs d’impôts, négociants en huile d’olive, pour tenter d’obtenir au moins un argument solide en faveur du remplissage par les filles de Danaos du tonneau percé de l’Euro. Il en aurait entendu deux, qui justifient sans nul doute qu’un État abandonne sa liberté budgétaire, c’est-à-dire  la maîtrise de sa politique : un de ses jeunes disciples, épris des longues marches qui usent les sandales, appréciait que la monnaie unique facilitât ses achats de colifichets en pays barbare ; et un banquier crétois faillit  mourir d’une vapeur au cerveau à la pensée des modifications qu’il lui faudrait apporter, en cas de retour de la drachme,  aux relevés de comptes emportés sur les ailes  de ses pigeons voyageurs.)   

  Trichet.jpg  

   Jean-Claude Trichet à la recherche de l'Euro perdu

Par Carnets politiques de Patrice Dumby - Publié dans : politique
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Jeudi 22 décembre 2011 4 22 /12 /Déc /2011 14:03

 

La volonté politico-médiatique tantôt sournoise, tantôt affichée d'imposer l'usage de la langue anglaise aux Français nous paraît aussi pertinente que les trémolos d'enthousiasme qui  accueillirent le prétendu printemps de la liberté dans les nations arabes. Ou si l'on préfère, aussi stupide que  le soutien, ruineux en sang versé et en argent dilapidé pour rien, que lui ont prodigué en Libye nos soldats. Bien que motivée par l'appât pétrolier et une vengeance tardive, autant de sottise a rarement été étalée par notre pays, pourtant généreux en la matière au cours de son histoire. Il convient de le rappeler puisque on entend aujourd'hui les mêmes qui applaudissaient chaque nouvelle victoire du fondamentalisme barbu pleurnicher sur les inéluctables conséquences (elles ne font que commencer, timidement) entraînées par la défaite des régimes qui le maintenaient en respect.

   Or donc, ces gens qui ont apporté leur aide aux incendiaires et rabâchent en bons perroquets les slogans éculés de la solidarité économique européenne, laquelle, si on l'accentue derechef, nous précipitera encore davantage au fond du tonneau des filles de Danaos, ces gens qui se trompent et nous trompent presque systématiquement sur tout, prétendent que s'ils veulent survivre dans la jungle mondialiste, les Français doivent pratiquer de préférence à leur propre idiome et depuis la maternelle le sabir supposé éternel des échanges internationaux, l'espéranto des marchands de soupe, bref, l'angloricain. Instruits de leurs perpétuelles erreurs de jugement, de leur incapacité à embrasser l'ensemble passé et présent d'une situation pour en calculer les effets logiques, il nous faut par conséquent examiner à leur place ce qui se passe en ce moment même dans ce domaine et ce qui a les plus grandes chances d'arriver demain.

   On observera d'abord que la langue angloricaine est avant tout le vecteur de communication de l'économie de même origine. L'économie états-unienne, chacun le sait et de surcroît le dit, est depuis belle lurette en quasi-faillite, du fait que le nationalisme américain pur et dur appuyé sur un protectionnisme dénué de vergogne s'est arrogé naguère avec une étonnante habileté le droit d'imposer son ordre commercial et militaire à la planète sans en posséder les moyens. Même l'empire romain beaucoup plus puissant par rapport au monde antique, n'y est pas durablement parvenu. Pour généraliser vite, mais sans trop nous écarter du vrai : l'économie américaine, artificiellement suspendue au fil du dollar, monnaie de circulation internationale, n'est plus fondée sur une réalité tangible ; elle est portée par une idée du type escroquerie boursière, planche à billets, bulle économique, système de Law,  ou toute autre virtualité qui ne fonctionne que par le consentement de ses utilisateurs,  n'existe qu'autant qu'on y croit. Cette machine virtuelle pour tourner et s'imposer a besoin d'un moyen de communication qui en premier lieu, comme toujours, comme partout, est la langue. L'utilité pratique de l'angloricain, prônée par les Copé et les Pécresse, s'établit pour le principal sur la prédominance actuelle de la fiction financière du dollar. Que le dollar s'effondre, qu'un autre étalon le remplace, l'utilité de sa langue de communication disparaîtra.

C'est le premier point.

   Second point : le rapport de puissance des blocs linguistiques. Nous quittons ici la relation entre un système financier et son vecteur de communication pour aborder plus directement le rapport des forces économiques et démographiques réelles en présence. Sous ces deux aspects, ou seulement l'un d'eux,  les blocs linguistiques sino-asiatique, hispanophone (y compris sur le territoire des Etats-Unis), slave, d'ores et déjà seraient capables d'opposer leur propre langage au vecteur actuel de l'économie fictive. Inévitablement, comme cela fut le cas pour l'Union soviétique, autre fiction reposant elle aussi, essentiellement, sur une croyance universelle, l'empire du mondialisme américain au dollar d'argile s'écroulera, et avec lui la suprématie de sa langue véhiculaire.

   Ainsi, de quelque point de vue qu'on l'envisage, cette suprématie ne saurait durer indéfiniment comme semblent l'imaginer, si tant est qu'ils imaginent quoi que ce soit au-delà de la semaine prochaine, les responsables politiques de notre Éducation nationale (les mêmes, notons-le, qui de réforme en réforme s'emploient avec succès depuis un demi-siècle à démanteler ce qui fut l'une des meilleures écoles du monde). L'instrument dont, toujours en retard d'une guerre ou deux,  ils veulent doter les petits Français servira autant à ceux-ci qu'à leurs pères les boutons de guêtre du maréchal Le Bœuf ou les fortifications d'André Maginot. Avant même que l'apprentissage de l'anglais soit en place dans nos maternelles, je suis prêt à parier que les petits Américains auront commencé à apprendre le chinois.

 

(20 décembre 2011)

 

Par Carnets politiques de Patrice Dumby - Publié dans : géopolitique
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Jeudi 22 décembre 2011 4 22 /12 /Déc /2011 13:48

   

Le Roi myope

 

   La réflexion à long terme, c’est-à-dire une logique de raisonnement qui ne s’arrête pas à ses termes immédiats et visibles à l’œil nu mais suppose une certaine faculté imaginative appuyée sur la connaissance du passé et de la nature humaine, est ce qui aura fait le plus défaut à nos hommes politiques depuis la disparition du Général et de son successeur Georges Pompidou. Que les politologues, les journalistes, dont la fonction est d’approuver ou de déprécier l’action des gouvernements en place selon  leur opinion, leur support et leur intérêt, soient dépourvus de cette faculté, c’est presque pour eux une obligation de charge. Mais qu’il se soit trouvé des politiciens responsables pour croire, dès le premier désordre de rue en Tunisie, qu’il pouvait s’agir d’autre chose que de ce à quoi nous assistons partout dans la zone d’influence islamique depuis la chute du Shah d’Iran, est proprement incroyable. Qu’il se soit trouvé des conducteurs du train du monde pour supposer que le renversement du colonel Kadhafi déboucherait sur autre chose qu’une prise du pouvoir par un radicalisme religieux infiniment plus dangereux que les foucades d’un dictateur mégalomane, est ahurissant et c’est pourtant le spectacle de leurs applaudissements qui nous a été donné par les mêmes qui, aujourd’hui, « commencent à s’inquiéter » du résultat des élections en Libye. Que certains États revenus à la théocratie sous couvert de libération démocratique s’évertuent, pour combien de temps, à donner le change à ceux qui ont prêté main forte, ne saurait abuser aucun observateur un tant soit peu lucide. Que l’Islam aujourd’hui soit dans un état d’esprit très voisin de celui de la Chrétienté au XIe siècle, et que ces états d’esprit aient été suscités, quoi que dans des camps opposés, par des revendications qui se ressemblent : l’affaire palestinienne au XXe siècle,  la question de Jérusalem au XIe, cela devrait inciter à réfléchir avant de liquider un par un les régimes suffisamment forts pour endiguer le fanatisme musulman. Il conviendrait par la même occasion de s’apercevoir que ce fanatisme religieux est une conséquence instrumentalisée par les politiques et nullement une cause. On pourrait aisément le confirmer en remontant à l’état des relations entre l’Occident et le Proche-Orient avant la proclamation de l’État d’Israël.  Enfin, que certains, qui cependant ne tombent pas dans tous ces panneaux, s’imaginent, à l’instar probablement des  manipulateurs américains d’Internet, qu’ils vont transformer les pays « libérés » en autant de royaumes gouvernés par des émirs à leur botte, cela prouve simplement qu’ils n’ont pas encore reçu assez de claques tant en Irak qu’en Afghanistan, sans vouloir remonter jusqu’au Vietnam.

   Ces considérations sur le peu de jugement des élites politico-médiatiques, qui alimentaient aux tout débuts des échauffourées tunisiennes les conversations sérieuses que l’on parvient encore à tenir, non pas hélas dans les chancelleries, mais en privé avec quelques personnes sensées, ces considérations paraîtraient déjà bien dépassées, vu l’accélération des événements et l’effacement consécutif – et combien  fascinant ! - de toute trace des délires entendus à la télévision et ailleurs ; bien tardives, donc, si la catastrophe où nous voyons plongée l’économie de la « Zone Euro » (sans aucun rapport « mondialiste », malgré de hasardeux rapprochements tentés ici ou là, avec les difficultés rencontrées outre-Atlantique) ne venait nous rappeler la pertinence du diagnostic. Nous connaissons une autre version du conte d’Andersen : le roi n’était pas nu ; il portait un bel habit, bien réel, tissé en France ; mais il en avait enfilé un autre par-dessus, une loque vendue par de mauvais fripiers, qui gênait tous ses mouvements. Le roi, les princes, les prétendants ne faisaient pas semblant de voir un tissu qui n’existait pas : ils n’avaient simplement pas vu le bel habit,  ils étaient trop myopes !

   Dès juin 1992, Philippe de Saint-Robert et mon camarade Mourlet prenaient l’initiative d’un ouvrage collectif, l’Europe déraisonnable, où était annoncée noir sur blanc la débandade à laquelle nous assistons actuellement. Nul d’entre les signataires du livre – hommes politiques, ambassadeurs, économistes, journalistes, écrivains – ne se prétendait prophète. Il leur suffisait de prolonger un peu plus loin que le bout de leur nez les lignes partant des prémisses du Traité de Maëstricht pour arriver là où elles devaient nécessairement aboutir. Cet endroit obligé (nous avons assez répété pourquoi, dans ce livre et ailleurs), ce mur où se fracassent déjà les économies de deux ou trois pays, où elles se fracasseront toutes, y compris par ricochet celle de l’Allemagne bien qu’elle ait été la seule puissance à en tirer d’abord profit, nous y voici.

    Le drame (pour eux, mais surtout pour nous, les peuples), c’est qu’aucun de ceux, princes ou manants, qui nous ont conduits dans le mur ne voudra jamais reconnaître son erreur. M. Trichet (récemment accusé par un grand professeur d’économie d’être un « criminel économique ») ne se résoudra jamais à admettre que M. Maurice Allais, notre seul Prix Nobel en la matière, avait raison contre lui en détaillant les tares de la « monnaie unique ». Et du fait que les acteurs de ce véritable film d’épouvante, où l’on étrangle partout le cri des peuples et la volonté des nations, détiennent la plupart des organes d’information et des leviers du pouvoir, nous allons, à coups de milliards, tenter d’inutiles ravaudages, nous appauvrir chaque jour un peu plus, perdre chaque jour un peu plus de notre capacité de décision, rendre ainsi notre situation économique et monétaire encore plus irréparable, obérant à l’avance toute solution pour la sauver. Et l’on osera continuer à expliquer aux ressortissants de la Zone Euro – certains en sont encore convaincus ! – qu’ils ont la chance de vivre dans la meilleure économie du continent,  ignorée pour leur malheur des stupides Anglais, des pauvres Helvètes, des tristes Scandinaves, de tous les autres… M. Sarkozy s’obstinera à invoquer « la seule option possible », leitmotiv incantatoire de la Pensée unique.  Il existe même déjà des analystes qui, tout en prenant acte de la faillite du système européiste, déclarent que sortir de l’euro serait une autre catastrophe. Nous permettront-ils de penser qu’il vaut mieux courir un risque pour sortir d’une situation sans issue que de pérenniser les conditions et les règles qui la rendent telle ? Dire qu’il faut préserver à n’importe quel prix les causes d’un désastre – notamment l’étirage et le rabotage d’économies disparates sur un même lit de Procuste (cf. Michel Mourlet, « Souveraineté politique : le garrot fédéraliste ou la liberté française »,  texte écrit et publié en 2002 et recueilli dans Français, mon beau souci, Éd. France Univers) –  pour en éviter un autre qui les supprimerait est un raisonnement assez farce. Mais nous y sommes habitués. Noyons-nous bravement dans le marécage pour nous protéger de l’averse.

(2 novembre 2011)

Par Carnets politiques de Patrice Dumby - Publié dans : politique
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Jeudi 22 décembre 2011 4 22 /12 /Déc /2011 09:37

Je me présente : vieux compagnon de route de Michel Mourlet qui, dans les années 70 du siècle dernier, s’est institué bien malgré moi mon biographe. Je me trouve être le personnage principal de quatre de ses livres et de quelques récits plus brefs, publiés ici ou là. Un peu las d’une réputation qu’il m’a faite, de dilettante, de touche à tout, d’esthète désargenté,  de séducteur papillonnant qui ne prend rien au sérieux et surtout pas les femmes, j’ai décidé, l’âge venant, de me saisir à mon tour d’une plume, disons plutôt d’un clavier, ne fût-ce que pour montrer que moi aussi, Patrice Dumby, je suis capable de travailler,  de m’intéresser à d’autres sujets que les petites culottes en dentelle et le diamètre des bulles de champagne. Par exemple : la politique. Ou plus précisément la politique étrangère – étendue à la géopolitique –, la seule qui vaille selon moi, puisque les états d’âme des états-majors de parti (comment, lorsque on pense par soi-même, suivre la ligne d’un parti ?) m’apparaissant aussi passionnants que les évolutions du prix de la baguette, – ce dernier, d’ailleurs, conséquence de l’état du monde.

    – … Mais la réciproque de votre maxime est encore plus vraie, aurait pu rétorquer le Général au Tigre. La politique est une affaire trop sérieuse pour être confiée à des politiciens. Comment ne pas lui donner raison, lorsqu’on voit par qui est dilapidé l’argent public, bradé notre liberté d’action au nom d’illusoires solidarités, abaissé la puissance et l’indépendance de la France, dont toute l’ambition semble se réduire aujourd’hui à devenir bonne à tout faire de l’Oncle Sam ? Ainsi, puisque les politiciens de droite comme de gauche se révèlent depuis 1974 à ce point incapables de maîtriser les situations, qu’il s’agisse d’un programme scolaire ou d’un déferlement migratoire, d’un réseau de petits trafiquants de banlieue ou du budget de nos armées, d’une épidémie de grippe ou de la souveraineté de la nation, en vertu de quoi, je vous le demande, par quel décret céleste ou génétique me serait-il interdit d’énoncer des propos pour le moins aussi fiables que les assertions des spécialistes officiels toujours démentis par les événements ?

   Ils sont tellement conscients, d’ailleurs, nos politiciens, d’avoir fragilisé à l’extrême leur position par leurs erreurs et leurs contrevérités perpétuelles, que la plus légère allusion à l’éventualité d’un recours direct au verdict du peuple, en particulier sur les questions qui concernent le plus vitalement le peuple, leur fait pousser des cris auprès de quoi les hurlements sous la torture ressemblent à des gazouillis d’oiseau. Le suffrage universel, pour eux qui ne savent plus gouverner, a cessé d’être une délégation à des professionnels expérimentés, par le peuple, de la responsabilité de soutenir ses revendications et ses choix. Ce n’est plus qu’une machine aux rouages un peu compliqués qu’on huile, astique et repeint à chaque nouvelle échéance électorale pour se faire élire : but ultime, soleil éclatant au bout de leur horizon, appât  miroitant où se résume leur vision de la France, de la société et de l’univers.

   Si nous avions affaire à une caste d’authentiques experts, à la compétence éprouvée, à l’intuition fine, au solide bon sens, à la vision aussi large que longue dans le passé et dans l’avenir, à la fermeté inébranlable dans le dessein, et avant tout qui auraient le sens et la passion de leur patrie, à des hommes tels qu’il est arrivé à notre pays, pour son salut, d’en compter, je serais le premier, moi, Patrice Dumby, à réclamer pour eux l’exclusivité du travail politique. À rejeter avec dégoût, comme l’expression d’un bas calcul démagogique, l’idée même de référendum populaire  Mais eux ! Eux, qui osent encore invoquer les principes démocratiques, eux qui sont allés tout récemment jusqu’à emprunter à une école littéraire d’avant-guerre le mot « populisme », pour bien marquer leur mépris du peuple et de ses volontés ! Eux ! « En prison, clamait Ferrante, en prison pour médiocrité. »

    N.B. : Les lecteurs de ces Carnets politiques qui ne me connaissent pas encore, et souhaiteraient s’informer avant d’aller plus avant, peuvent le faire en se procurant, s’ils sont encore disponibles, les ouvrages suivants de Michel Mourlet :

Chronique tranquille de Patrice Dumby, SPL, 1977.

Patrice et les bergères, SPL, 1978.

Les Filles  de l’eau, La Table Ronde, 1986.

La Chambre noire, Manya, 1990.

Sur un art ignoré, la Mise en Scène comme langage (ma première apparition, pp. 93-94), réédition Ramsay Poche, 2008.

L’Écran éblouissant (ma rencontre avec Mourlet et son appropriation de mon personnage, pp. 187-189), Presses Universitaires de France, 2011.

Instants critiques (« Les Mille et Une Nuits de Saddam, trois histoires de Patrice Dumby », pp. 119 et sq.), Alexipharmaque, 2011.

La Revue littéraire, nos 12 (« La Châsse de Champagnat »), et 14 (« Encore une manigance des dieux »), Éd. Léo Scheer. 

 

 

 

Par carnetspolitiquesdepatricedumby
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Dumby par lui-même

  • : Carnets politiques de Patrice Dumby
  • : Réflexions sur la politique au fil de l'actualité, par le personnage principal d'une série romanesque de Michel Mourlet intitulée "Chronique de Patrice Dumby".
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