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10 décembre 2016 6 10 /12 /décembre /2016 14:26

   Une arithmétique des probabilités applicable à une série de votes préparatoires débouchant sur une élection  terminale devrait s’opérer, non à partir du souhait du calculateur ou de ses employeurs comme c’est généralement le cas, mais en se fondant sur les forces réelles en présence et les espérances, rejets et calculs particuliers des élément composant ces forces, calculs souvent purement conjoncturels et tactiques, qui ne vont pas nécessairement dans la même direction que le souhait posé par chaque électeur comme objectif final. La vision naïve du problème serait de se dire : les socialistes vont voter pour les socialistes, la droite molle pour la droite molle, le Front national pour la droite dure, etc. On est à peu près sûr, ainsi, de se tromper sur le résultat. Une fraction importante de l’électorat de 2016-2017 a cessé de ne voir dans une élection qu’une alternative : apporter son suffrage à son candidat ou s’abstenir. Cette fraction, souvent plus jeune et moins moutonnière, réfléchit, pèse, se souvient, reçoit de plus en plus l’information des médias officiels comme une propagande sans vergogne (Cf. les questions posées sur la Toile au sujet du silence actuellement posé comme un couvercle sur la bataille et les bombardements de Mossoul tandis que tous les projecteurs sont braqués chaque jour sur Alep). Elle est capable de changer d’avis à mesure que mûrit son raisonnement. Et ses réponses aux sondages sont lourdes d’arrière-pensées inaperçues des sondeurs.

   Prenons l’exemple de l’élection présidentielle française de 2017.

   Il y a tout d’abord, selon la doxa, trois forces officiellement en présence : une gauche déglinguée (par ses fautes, ses échecs, sa soumission systématique à la pression des intérêts particuliers contre l’intérêt général), une droite renforcée d’autant, et un parti hors normes, composite, traversé de courants, dont certaines options sont classablesà droite, d'autres à la droite de la droite, d’autres à gauche, d'autres encore à la gauche de la gauche. (Mais l'ensemble, en apparence incohérent, "tient" sur quelques valeurs patriotiques et sociétales d'autant plus solides qu'elles sont répudiées ou trahies par le "système".)

   Si l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que la gauche est morcelée (et donc divisible par le vote) en plusieurs sous-ensembles réunis par quelques idées vagues (le progressisme contre le conservatisme, la référence aux grands ancêtres, une hostilité de pur principe, non appliquée dans les faits, aux « puissances d’argent »...) mais surtout séparés par des positions précises et radicalement opposées : sur l’empire de Bruxelles, la mondialisation financière, la politique à conduire vis-à-vis d’Israël et des États-Unis, la philosophie de l’entreprise et un grand nombre d’autres points qui font qu’aucun partisan de la gauche molle ne peut se reconnaître dans un politicien de la gauche dure et réciproquement. Des boulevards, en revanche, ont été percés entre gauche et droite molles comme il existe des tunnels plus obscurs entre la gauche dure (très minoritaire) et le parti hors système. Enfin, ce dernier a siphonné une grande partie de l’électorat populaire et ouvrier, et peut se féliciter d’un réservoir de jeunesse en constante augmentation, secteurs autrefois gagnés d'avance à la gauche dure, aujourd’hui rebutés par le discours archaïque et les gesticulations contreproductive des syndicats et militants.

   En définitive, les forces en présence sont motivées par de tout autres déterminations que le clivage extrême-gauche/gauche/droite/extrême-droite, terminologie toujours en usage pour des raisons tantôt de retard sur la réalité, tantôt et surtout de maquillage ad usum populi. Pris à leur propre piège, les spécialistes de la politologie officielle pensent que l’électeur déposera mécaniquement dans l’urne un bulletin choisi parmi les quatre couleurs traditionnelles parce qu’il adhère en bloc à l’une d’elles. Cela reste vrai pour une partie sclérosée et crédule de l’électorat (celle dont on montre des échantillons à la télévision) ; mais désormais le sort des urnes se joue  autrement que selon ce schéma dépassé, et c’est ce qui explique en partie les erreurs de pronostic de plus en plus nombreuses commises par les sondeurs d’opinion, qu’abusent de surcroît des réponses redues quasiment obligatoires par l'ordre moral en vigueur.

   À partir de ces données, comment analyser ce qui se passe et tenter de prévoir ce qui va se passer dans le cadre de l’élection présidentielle ?

   La primaire de la droite ne s’est pas déroulée entre trois, mais entre deux candidats.  M. Sarkozy, déjà rejeté en 2012, et par la faute de qui nous subissons aujourd’hui les conséquences d’une politique étrangère désastreuse à la remorque de Washington, en Lybie notamment, dont le public sait qu'elle n’a pas peu contribué au déclenchement du déferlement migratoire, M. Sarkozy était éliminé d’office, sauf aux yeux des spécialistes et des sondeurs, évidemment. (Voir ici même, « Dernières Nouvelles des imbéciles » 20 avril 2015 : « Il va briguer sa réélection à la présidence de la République. Il y a même des citoyens, paraît-il, qui auraient l’intention de revoter pour lui. »)         

   Les deux seuls candidats plausibles étaient donc MM. Juppé et Fillon. Au vu de leurs programmes, droite molle et droite un peu plus dure s’affrontaient. Le vainqueur serait presque sûrement présent au 2e tour en 2017. La règle, fort singulière mais difficile à éluder, du scrutin ouvert à tous, fournissait aux adversaires de la droite, qu’elle fût molle ou dure, le moyen d’infléchir le résultat, ce dont ils ne se sont pas privés. Pour la gauche molle (ou même un peu plus dure), le plus tolérable des deux était M. Juppé. Pour les partisans de Mme Le Pen, l’homme dangereux, celui qui risquait de l’emporter au 2e tour de la présidentielle en rassemblant dans un « front républicain » les sempiternels cocus des deux camps, était également M. Juppé. Si l’on partait de l’hypothèse selon laquelle, en finale de la primaire, les électeurs « L.R. » se sont partagés à 50/50 entre leurs deux candidats, la cause du basculement en faveur de M. Fillon serait donc essentiellement le rapport de force réel entre les deux catégories d’adversaires qui s'y sont invités : les socialistes qui ont voté Juppé et les sympathisants du Front National, beaucoup plus nombreux et motivés, qui ont voté Fillon. Et si l’on part de l’hypothèse selon laquelle les électeurs « L. R. » ont été plus nombreux à voter Fillon, cela pourrait signifier que le rassemblement des voix « molles » de droite et de gauche, préfiguration en pointillé d’un éventuel front républicain, ne suffit plus à contrer un candidat « dur ».

   Examinons à présent la situation du côté socialiste. Bien qu'il traîne le handicap de sa connivence avec le soliveau élu par les grenouilles de La Fontaine, il est fort possible que M. Valls sorte vainqueur de la primaire. Dans ce cas, nous verrions au premier tour de la présidentielle Mme Le Pen, M. Fillon, M. Valls, M. Macron, et quelques candidats de second rang  grignotant des voix aux uns ou aux autres. Il est assez vraisemblable que M. Valls et M. Macron dans sa bulle (jusqu'où peut-elle enfler ?), malgré l’appoint de suffrages de la droite molle, s’éliminent mutuellement de la course, que même un seul n’eût pu gagner : resteraient en lice au second tour Mme Le Pen et M. Fillon.

   C’est ici qu’intervient la différence entre les programmes sociaux de l’un et de l’autre.

  Il est difficile d’imaginer que les réformes draconiennes ultralibérales exigées par M. Fillon pour restaurer l’économie favorisent une reconstitution de ce « front républicain » contre nature qui a permis naguère aux partis en place, ou en places, de conserver celles-ci. Autant M. Juppé eût pu réunir sous son édredon rad-soc, de type chiraquien, l’ensemble des voix molles et peut-être beaucoup de voix dures des deux camps, autant la casse promise par M. Fillon va en dissuader un grand nombre. Ce qui lui a permis de gagner la primaire lui fera-t-il perdre la présidentielle ?

   À l’appui de cette thèse, deux facteurs de conséquence, qui peu ou prou produiront un effet sur le scrutin : 1) le projet de Mme Le Pen, lui, n’a rien de socio-destructeur, bien au contraire ; 2) M. Fillon ne touchera pas aux conditions qui - cela commence à se savoir - ont plongé la France, comme les autres pays de l’Union européenne sauf l’Allemagne, dans une situation de crise permanente : le lit de Procuste de la monnaie maëstrichtienne, l’Europe techno-bureaucratique sous la coupe des banques, la mondialisation à sens unique, l’abandon de notre liberté de manœuvre en tous domaines y compris régaliens. Autrement dit le projet de M. Fillon, efficace en théorie, n’a aucune chance de réussir, sauf de manière marginale et précaire, dans le cadre européen calamiteux qu’il entend préserver.

   Vu la grosse réserve de voix engrangée par Mme Le Pen dans les classes populaires et chez ceux qui pensent la politique sans réflexes pavloviens, réserve additionnée à une frange d’électeurs (décisive en cas de partage des voix proche de l’égalité) qui refusent désormais de croire aveuglément à l’épouvantail FN et souhaitent un rassemblement des droites, ces diverses données convergent vers un point. Elles conduisent à penser que M. Fillon, bien qu'il s'y croie déjà, ne recueillera peut-être pas suffisamment de suffrages pour entrer à l'Elysée.  Si un tel pronostic se voyait confirmé, cela n’empêcherait pas, comme d’habitude, comme pour le Brexit, comme pour Donald Trump, nos augures éberlués, affolés, de crier au « séisme ». Le ciel une fois encore leur tomberait sur la tête. C’est à de tels symptômes que l’on identifie la tétanie des esprits.

10 décembre 2016

PS : Un lecteur formule une remarque : Et si M. Fillon amendait son programme durant la prochaine campagne, pour le rendre plus acceptable par tous ? A la question je réponds par une autre : M. Fillon a-t-il latitude de se déjuger, de renoncer aussi vite à une rigueur qu'il estime indispensable, qu'il a affirmée telle et qui l'a mené à une première victoire ?

   Autre objection : Et si M. Macron coiffait M. Fillon au poteau ? Quid de sa confrontation avec Marine Le Pen ? Réponse : s'il se trouve assez d'électeurs, pleurant toute l'année sur leur sort, pour porter au second tour le poulain des milliardaires et des banquiers qui toute l'année les font pleurer, les plus grands espoirs lui sont permis.

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