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24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 09:01

Beaumarchais enrôlé par les socialistes   

 

 

 M. Jacques Fansten, l’actuel président de la SACD, a signé dans le numéro d’été de son bulletin (Le Magazine des auteurs) un éditorial dont une phrase m’a douloureusement frappé. Il est vrai qu’il s’agit d’une citation, et pas de n’importe qui : du président de notre République de gauche, puisqu’il convient de la nommer ainsi. L’appartenance gauchère, en effet, est la seule référence que nos actuels gouvernants aient en bouche du matin au soir (grâce, vous ne l’avez sûrement pas oublié, à 39 % des électeurs à peine, ce qui prouve que les Français ne sont pas en majorité aussi ahuris qu’on veut bien le dire), de sorte qu’il convient de supposer que les théories, pratiques, œuvres et hommes de gauche, avec le long cortège d’erreurs, d’échecs, de filouteries et de catastrophes nationales qui les accompagne depuis  1870, constituent l’alpha et l’oméga de leur univers culturel. (Notez bien que je n’exonère pas pour autant sur l’ensemble de ces points la droite, quand il lui arrive d’être elle aussi aux commandes, la seule différence, mais de taille, étant qu’elle ne transforme pas son officine en agence de publicité abusive.)

   Mais revenons à la citation de ce président (dont le nom pour l’instant m’échappe, mais qui, à n’en pas douter, nous sera bientôt aussi familier qu’Albert Lebrun), proposée à notre admiration par M. Fansten : « La gauche a toujours soutenu les auteurs et les créateurs […] Elle soutient le droit des auteurs, tant moral que patrimonial, aujourd’hui comme hier. C’est, dans la lignée de Beaumarchais, frondeur et auteur contestataire, notre philosophie. »

   Est-il permis aux fidèles de l’auteur du Mariage de Figaro, qui sont encore, me semble-t-il, quelques-uns parmi lesquels je m’honore de figurer, leur est-il autorisé de trouver ce tour de passe-passe un peu fort de café ? Faut-il rappeler qu’on doit cette petite phrase libertaire au chef de rang des plus zélés serveurs, serviette pliée sur le bras, d’une soupe « citoyenne » mitonnée par ceux qui ont tous les pouvoirs pour gaver soixante millions de moutons consommateurs ? Faut-il rappeler que Beaumarchais en son époque incarna exactement le contraire : la contestation de l’ordre établi ? Détournement sans vergogne ! Des gens qui mobilisent des lois et des juges pour imposer leur idéologie, censurent les vérités gênantes, truquent l’information, préfèrent ruiner leur peuple  plutôt que d’avouer qu’ils se trompent, et rampent finalement sous le fouet des puissances d’argent, il y en a toujours eu, cela s’est toujours fait et n’a rien d’extraordinaire. On ne leur en veut pas pour si peu ! Ce qui est stupéfiant, et qu’on ne leur pardonnera pas, c’est qu’ils appellent Beaumarchais à la rescousse !

  

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31 juillet 2012 2 31 /07 /juillet /2012 16:33

S’étant fabriqué avec barbiche et moustache gris blanchâtre une tête de vieux lutin facétieux ou de faune d’hôtel new-yorkais, M. Jacques Attali – ci-devant bourgeois de Labiche (cf. in les œuvres bientôt complètes de mon camarade Michel Mourlet « le Chapeau de paille d’Attali ») – M. Jacques Attali, donc, commente dans un récent numéro du Journal du Dimanche[1] un de ces remarquables sondages dont la presse aux ordres est coutumière ; remarquable soit par l’orientation vicieuse des questions, soit par l’échantillonnage de citoyens dépourvus de la moindre lumière sur le sujet traité.

   Des pourcentages dignes des démocraties populaires de jadis (75 % pour l’Espagne, 74 % pour la France…) y désapprouvaient un éventuel retour aux monnaies nationales, c’est-à-dire aux  monnaies qui, pilotées par chaque nation souveraine dans le sens de son intérêt propre, garantissaient autrefois à tous les peuples d’Europe une sécurité, voire un minimum de prospérité au travers des crises internationales. Pour apprécier la crédibilité du sondage en question, il suffit de se rappeler l’infime différence qui assura en France la victoire du « oui » au Traité de MaëstrichtAttali.jpg et ce, grâce à des votes ignorants des futurs méfaits de la monnaie unique, incapables de les prévoir,  sollicités de surcroît par un hallucinant matraquage de propagande, de prophéties et d’incantations.

   Après dix années d’appauvrissement progressif de la population, de destruction et de dispersion de notre industrie, de creusement des déficits, de vacillements divers et toujours plus graves du système financier, Maître Jacques, le Coluche de l’Ėconomie mondialisée, avec sa bouille rigolarde, se réjouit du résultat de ce sondage bidon. Celui qui, devant le cercueil de son maître à penser, avait lancé « Salut, ma poule ! », nous débite une fois de plus une des plaisanteries de salle des coffres qui ont fait sa fortune : « Sans davantage d’intégration, nous coulerons. » Ce qui, en clair, signifie : « Pour éviter la catastrophe finale que provoquera inéluctablement la politique économique à laquelle j’ai tant contribué, faisons de la France un des länder de ce Reich rêvé par Bismarck, que ni Guillaume II, ni Hitler ne sont parvenus à réaliser par la force, mais que la Chancelière est en train de construire en douceur. »

   Bien entendu ce quatrième Reich ne tiendra guère plus longtemps que le troisième, mais quelle importance ? Avec notre Coluche bis, crions tous ensemble : Vive Attali ! Vive la Bundesbank ! Vive l’Europe de Bruxelles ! Vive l’Euro dans les choux !

 

Juin 2012



[1] JDD, 24.6.2012.

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10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 16:34

 Moi qui suis le Huron de la politique et qui, par conséquent, ne suis aveuglé d’aucun des présupposés constituant l’armature intellectuelle des politologues, je vois clairement ceci : le handicap qui paralyse la politique et l’économie des pays européens et empêche toute avancée mentale de leurs responsables dans la bonne direction comme il bouche toute sortie matérielle du bourbier où ils pataugent - sous l’œil intéressé et souvent goguenard des Anglais, des Russes, de la Confédération helvétique, des Scandinaves et bien entendu des Américains et des Chinois, ce handicap n’est pas économique, n’est pas financier, n’est même pas politique. Il est psychologique.

Après avoir bâti sa réputation, son pouvoir, sur sa spécialité, aucun spécialiste ne saurait reconnaître qu’il a eu tort, en particulier à l’occasion d’un choix majeur, tel que l’introduction de la monnaie unique. Le blocage est de l’ordre de l’ego et des affects qui gouvernent l’ego. Et à plus forte raison si ce spécialiste se sent appuyé par une majorité de ses confrères, qui le confortent dans ses certitudes. C’est ainsi qu’à d’autres époques, des majorités se sont imposées dans des assemblées religieuses ou scientifiques pour condamner au nom de principes aberrants des dissidents plus clairvoyants qu’elles. Les dirigeants européens et leurs conseillers prosternés devant le traité de Maëstricht forment une sorte de club aussi arrogant que celui des partisans de la génération spontanée face aux découvertes de Pasteur, et d’autant plus soudé, d’autant plus obstiné, qu’il est de plus en plus attaqué par des résistances extérieures dont les dirigeants en cause perçoivent obscurément, mais refusent d’admettre, le bien-fondé.

   Lorsqu’on entend encore en 2012 des journalistes économiques imputer la réussite d’Airbus et d’EADS à l’intégration européenne, on se dit que les shadockeries fondatrices de l’Euroland ne sont pas près d’apparaître aux yeux de ses promoteurs. Nous devrons donc attendre avec patience que le château de cartes foireuses s’écroule de lui-même, ce qui coûtera beaucoup plus cher et fera beaucoup plus de dégâts que si l’on avait accepté de ranger posément le jeu dans le vaste tiroir des sottises historiques.

Juillet 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 16:25

     De même qu’il faut recommander une pratique assidue de Nicolas Machiavel à quiconque souhaite essayer de comprendre quelque chose aux vrais ressorts et règles de l’action politique, l’ignorance de ces fondements étant la principale raison du cafouillage depuis une centaine d’années des doctrines et actions politiques en Europe, continent qui a pourtant produit les meilleurs penseurs dans ce domaine mais a cessé de les lire, de même est-il de notre devoir vis-à-vis de nos contemporains, afin qu’ils aient de nouveau, un jour, une chance de raisonner juste sur les questions qui les agitent présentement en tous sens, de notre pressant devoir, disais-je, de les inciter à se plonger dans un traité qui a beaucoup aidé leurs ancêtres à pousser la philosophie, les mathématiques et les sciences hors des ornières où elles stagnaient depuis Aristote : cet outil de la pensée juste s’intitule le Discours de la méthode. L’un de ses points forts porte sur l’objet de la réflexion et l’articulation du raisonnement. Descartes en énonce ainsi les quatre préceptes :

 

   Le premier étoit de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenteroit si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.

   Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourroit, et qu'il seroit requis pour les mieux résoudre. Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connoître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connoissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.

   Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.

 

   Pourquoi ce préambule ? Parce que l’on constate dans ce qui sert de pensée à la Bonne Conscience occidentale une méthode sans grand rapport avec celle de Descartes et dont le principal instrument est l’amalgame, c’est-à-dire l’affirmation du comparable sans analyse préalable. Quelques exemples : Les Ėtats-Unis d’Amérique ont réussi à s’agglomérer les uns aux autres, donc les Ėtats-Unis d’Europe doivent s’accomplir sur ce modèle ;  la France a connu des apports allogènes au cours de son histoire, donc l’afflux massif de populations africaines auquel elle se trouve actuellement confrontée est tout à fait normal, habituel et même à encourager. Amalgames à plusieurs étages : le concept de race a été utilisé par certaine idéologie que l’Histoire a récusée, donc le concept de race est récusable par la science et doit être aboli dans les textes comme dans la pensée ; les droits de la femme sont égaux à ceux du sexe opposé, ce qui va sans dire, donc aucune différence ne peut être établie entre les sexes, ni par conséquent dans les relations entre sexes. On pourrait énumérer d’autres exemples d’amalgames sans vergogne, sur la monnaie unique, sur l’énergie nucléaire, etc.

   On remarquera d’ailleurs que l’amalgame, plutôt qu’un instrument cognitif, est une arme sournoise dont se sert systématiquement le courant idéologique qu'il est inutile de nommer, puisque éminemment reconnaissable à ceci : son principal point d’ancrage dans la réalité a toujours été le déni de la réalité elle-même, conçue comme modelable, transformable ou supprimable à merci : hier, à la dévotion de l’Internationale prolétarienne, maintenant au service de la nouvelle Internationale, celle de la jungle économique (appelée aussi « mondialisation ») mais toujours au détriment des valeurs et des intérêts réels de la patrie. 

   Je me propose d’étudier ultérieurement chacun des exemples ci-dessus, et peut-être d’autres aussi, car l’actualité ne cesse d’en fournir. Je montrerai ainsi, du moins je l’espère, combien précieux sont les préceptes de Descartes pour entendre le chant du monde derrière les litanies psalmodiées du Discours unique ; pour voir un peu plus clair à travers le brouillard de l’idéologie. Par ce billet-ci, à ceux qui le méritent sans en avoir eu l’occasion, j’aimerais surtout communiquer le désir de se rafraîchir les idées dans le texte fondateur de l’intellection moderne.

(13/3/2012)

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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 15:14

13 février 2012

 

Titre d’un débat tout récent sur la chaîne LCP :  « 20 ans après Maastricht, la fin d'un   rêve ? ». Cette question qui nous ramène vingt ans en arrière, c’est elle qui, moi, me fait croire que je rêve. À l’heure où j’écris ces lignes, la Grèce est en état d’insurrection. Dans un opuscule publié en 2002 dont je citerai le titre ci-dessous, on pouvait lire : « Faut-il attendre que la situation pourrisse davantage, […], que la population exaspérée d’être tenue à l’écart s’insurge dans la rue ? » Eh bien, nous y sommes. Et cela ne fait que commencer.

    Je rappelle les objectifs formulés ou impliqués par ce funeste traité dont on commence à peine, aujourd’hui, à apprécier les résultats non seulement en Grèce, mais partout dans la « zone Euro ». Pour résumer rapidement les choix proposés aux Français, il s’agissait  avant tout de rendre les Européens plus « solidaires » en faisant plus contraignante l’emprise des organismes fédérateurs de Bruxelles ; il s’agissait  de faciliter la circulation générale des personnes, des valeurs et des biens en perméabilisant les frontières des États membres, en lâchant davantage la bride au libre-échange et en dotant celui-ci d’une monnaie unique censée s’opposer victorieusement à la toute-puissance du dollar. Tout ceci dans l’optique d’un renforcement des capacités économiques et politiques de l’« Europe » ainsi remodelée, et dans le généreux dessein d’accroître le bien-être de sa population.

   Les exemples des bienfaits de la « construction européenne » fournis aux Français en cette occurrence, pour les édifier et les convaincre, auraient peut-être pu les alerter. Toutes les réussites industrielles des années d’après-guerre lui furent attribuées, qui n’étaient que le produit d’accords bi ou multilatéraux entre États et entre grands groupes, accords parfaitement réalisables dans un autre contexte. Nous n’avions nul besoin du Traité de Rome ni de ce qui s’est ensuivi pour fabriquer le Concorde, le TGV, nos matériels militaires ou le pont de Tancarville. C’est tout juste si on ne nous poussait pas à remercier dans une prière du matin les institutions européennes de notre baguette de pain de chaque jour, comme dans le pater noster.

   De même a-t-on commencé à  nous rebattre les oreilles d’une Culture européenne censée relever de modèles spécifiques et partagés, de canons esthétiques uniformes, reconnaissables de Marseille à Liverpool, de Berlin à Vladivostok, rayant d’un trait de plume médiatique la foisonnante  richesse apportée par des styles nationaux irréductibles, posés sur des socles historiques complètement hétérogènes, gréco-latin, celte, germanique, scandinave,   qui font que le Ring n’aurait pu être composé à Athènes, ni Barcelone édifiée à Oslo.

    Fallait-il être grand clerc pour discerner derrière l’hyperbole de ces discours éloignés à dessein de la réalité une certaine inquiétude ? Les porteurs du flambeau européiste se demandaient sans doute si une nation telle que la France, qui avait combattu durant deux millénaires pour acquérir et conserver la souveraineté qui garantissait sa liberté de choix et de manœuvre, l’abandonnerait ainsi du jour au lendemain, pour se jeter dans des bras étrangers, pour s’en remettre à des décisions prises ailleurs…

   Je ne vais pas raconter la suite que tout le monde connaît, inverse en tous points de l’idyllique tableau brossé par les zélateurs du garrot fédéraliste et que certains d’entre nous avaient annoncée avec précision – car l’enchaînement des faits, le déterminisme des faits dans l’histoire des hommes à partir d’un libre choix initial, n’est pas plus éludable que la causalité des phénomènes dans le monde physique – dès 1992 (l’Europe déraisonnable, Éd. Guibert-Valmonde). Suite, enchaînement dont, parmi d’autres, mon ami Michel Mourlet avait cerné les motivations politiques plus ou moins dissimulées et les analogies avec d’autres épisodes de notre histoire dans Pourquoi Chevènement (Éd. France Univers, mars 2002), mettant notamment l’accent sur les visées allemandes, - qui éclatent aujourd’hui au grand jour. L’incroyable injonction faite aux Français par la chancelière Merken de maintenir M. Sarkozy à son poste de commissionnaire de Washington s’inscrit dans la droite ligne du déterminisme maëstrichtien. Il nous faut nous attendre à présent à des distorsions encore plus ingérables entre la réalité des peuples et la fiction européiste, qui aboutiront, hélas ! à des révoltes beaucoup plus violentes et générales que celle des Grecs. Mais qui ne sait que la violence, lorsqu’elle est légitime, peut se révéler salutaire ?

 

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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 09:50

Mon ami Mourlet m’a autorisé à reproduire le texte ci-dessous, dont un état  abrégé pour cause de mise en page a été publié ce mois-ci dans Service littéraire (N° 48, janvier 2012). J’ai pensé qu’une illustration pourrait  égayer un peu l’austérité du sujet.

 

LE TRICHAS

Extrait d’un dialogue retrouvé de Platon

Traduit du grec par Michel Mourlet

 

_________________________________

 

SOCRATE : Où cours-tu ainsi, Trichas, par les rues d’Athènes,  l’œil sombre, la chevelure encore plus désordonnée qu’à l’ordinaire?

TRICHAS : Tous solidaires ! Sauvons l’Euro !

SOCRATE : Sauver l’Euro ?

TRICHAS : Il faut sauver l’Euro, par tous les dieux. ! Ou bien la catastrophe sera plus terrible que l’engloutissement de l’île des Atlantes, décrit par la bouche de Critias.

SOCRATE : Soyons-en préservés ! Mais pourquoi la disparition de l’Euro serait-elle si effroyable ?

TRICHAS : Pour deux raisons, Socrate, qu’ignorent les démagogues. La première : tous les vrais économistes, dont je fais partie, l’affirment. Ce que les spécialistes proclament ne saurait être contesté. Seconde raison : l’Euro a été créé pour rendre notre cité plus riche, et inattaquable par les autres monnaies, la drachme de Sparte, la darique perse, la créséide de Lydie. En y renonçant, Athènes perdrait sa crédibilité financière.

SOCRATE : En effet, quoique cette crédibilité ne soit déjà plus qu’un souvenir, ce sont des raisons très fortes. Me permets-tu, Trichas, de les examiner tour à tour ?

TRICHAS : Je t’en prie.

 SOCRATE : Ainsi, tous les experts l’affirment, absolument tous ? 

TRICHAS : Pour dire vrai, il y a des exceptions. Quelques-uns ont jugé prématurée la création d’une monnaie unique ; d’autres, qu’elle était inutile, voire nuisible, et qu’il valait mieux une monnaie commune, ce qui n’est pas du tout la même chose, puisque cette dernière permet de conserver la monnaie nationale… principal signe, pardonne-moi le mot, Socrate,   de cette foutaise qu’on appelle souveraineté, autrement dit pour une nation : sa liberté de manœuvre ; liberté pour quoi faire, je te le demande un peu !  D’autres ont même estimé cette monnaie impraticable, vu la divergence d’intérêts des peuples et la disparité de leurs économies. Ces critiques, la majorité des vrais économistes les ont toujours taxées de fariboles. Il suffit de vouloir l’Euro pour que l’Euro soit.

SOCRATE : Il y a donc des objections à l’existence de l’Euro ?

TRICHAS : En fait, non, car il n’y a qu’une politique possible.

SOCRATE : Ah ! bien, fort bien. ! Et pourquoi donc, Trichas ?

TRICHAS : Parce que tous les vrais économistes l’affirment.

SOCRATE : Je t’entends. Mais sur quoi fondent-ils leur certitude, qui semble ton principal argument ?

TRICHAS : Sur le fait que l’Euro doit apporter à Athènes richesses et invulnérabilité économique et financière.

 SOCRATE : Assurément. Et les apporte-t-il ?

TRICHAS : Cela viendra.

SOCRATE : Oublions un instant que l’inverse s’est produit, motif de ton injonction : « Sauvons l’Euro ! » Est-il quelque avantage concret que cette monnaie une seule fois ait offert à ses détenteurs ? Avons-nous vendu une trière de plus ? Avons-nous un va-nu-pied de moins ? Sommes nous plus puissants que sous Périclès, lorsqu’il nous suffisait de la drachme pour commercer avec l’univers ?

TRICHAS : Des avantages, on ne voit que cela. Tous les vrais économistes l’affirment.

SOCRATE : Tant mieux. Tu me les énuméreras tout à l’heure, ces avantages, Trichas, je n’en doute pas. Et tu me citeras une foule d’exemples précis des gains qu’ils nous ont rapportés. Et si l’Euro est de taille à procurer tant de profits, il est à supposer que le Péloponnèse, que les Barbares, qui n’ont pas jugé utile de l’adopter, sont plongés dans une crise bien plus épouvantable que la nôtre ?

 TRICHAS : Socrate, pardonne mon insolence, mais tu raisonnes parfois d’étrange façon.  Sans doute il nous faut admettre que les Barbares du Nord, les Helvètes, les indigènes saugrenus (leurs chars roulent à gauche !) de cette île qu’on nomme je crois la  Bretagne, et Sparte, et ceux des terres glacées de l’Est, et les autres peuples du monde civilisé ou non, rencontrent moins de difficultés que nous qui avons la chance d’habiter la zone eurogène, celle du plaisir économique… Anomalie momentanée, puisque, on ne le répètera jamais assez, nous possédons le meilleur bouclier monétaire possible, mis en œuvre par la seule politique possible.

SOCRATE : Si je résume notre début de conversation, Trichas, ton raisonnement à toi est le suivant : les nations qui ont choisi l’Euro subissent un tel désastre qu’il menace l’existence même de leur monnaie. Il faut donc sauver à tout prix l’Euro qui nous a ruinés et pour ce faire, conserver la même politique, seule possible selon les experts, pour éviter une catastrophe encore pire : retrouver la situation antérieure, et meilleure, que connaissent les insensés qui n’ont pas suivi notre exemple. Ai-je bien compris ?

………………………

   (Fragment d’un dialogue de Platon, retrouvé en creusant pour le métro d’Athènes un tunnel dont les usagers ne sont pas près d’apercevoir le bout… Ceux d’entre nous qui,  sachant un peu de grec, en ont déchiffré la suite,  ont pu se rendre compte que tout n’allait pas vraiment dans le sens espéré par Trichas. Après ce très célèbre et influent économiste,  Socrate avait tenu à interroger nombre d’Athéniens parmi les plus qualifiés : archontes, orateurs, collecteurs d’impôts, négociants en huile d’olive, pour tenter d’obtenir au moins un argument solide en faveur du remplissage par les filles de Danaos du tonneau percé de l’Euro. Il en aurait entendu deux, qui justifient sans nul doute qu’un État abandonne sa liberté budgétaire, c’est-à-dire  la maîtrise de sa politique : un de ses jeunes disciples, épris des longues marches qui usent les sandales, appréciait que la monnaie unique facilitât ses achats de colifichets en pays barbare ; et un banquier crétois faillit  mourir d’une vapeur au cerveau à la pensée des modifications qu’il lui faudrait apporter, en cas de retour de la drachme,  aux relevés de comptes emportés sur les ailes  de ses pigeons voyageurs.)   

 Trichet.jpg 

   Jean-Claude Trichet à la recherche de l'Euro perdu

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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 13:48

   

Le Roi myope

 

   La réflexion à long terme, c’est-à-dire une logique de raisonnement qui ne s’arrête pas à ses termes immédiats et visibles à l’œil nu mais suppose une certaine faculté imaginative appuyée sur la connaissance du passé et de la nature humaine, est ce qui aura fait le plus défaut à nos hommes politiques depuis la disparition du Général et de son successeur Georges Pompidou. Que les politologues, les journalistes, dont la fonction est d’approuver ou de déprécier l’action des gouvernements en place selon  leur opinion, leur support et leur intérêt, soient dépourvus de cette faculté, c’est presque pour eux une obligation de charge. Mais qu’il se soit trouvé des politiciens responsables pour croire, dès le premier désordre de rue en Tunisie, qu’il pouvait s’agir d’autre chose que de ce à quoi nous assistons partout dans la zone d’influence islamique depuis la chute du Shah d’Iran, est proprement incroyable. Qu’il se soit trouvé des conducteurs du train du monde pour supposer que le renversement du colonel Kadhafi déboucherait sur autre chose qu’une prise du pouvoir par un radicalisme religieux infiniment plus dangereux que les foucades d’un dictateur mégalomane, est ahurissant et c’est pourtant le spectacle de leurs applaudissements qui nous a été donné par les mêmes qui, aujourd’hui, « commencent à s’inquiéter » du résultat des élections en Libye. Que certains États revenus à la théocratie sous couvert de libération démocratique s’évertuent, pour combien de temps, à donner le change à ceux qui ont prêté main forte, ne saurait abuser aucun observateur un tant soit peu lucide. Que l’Islam aujourd’hui soit dans un état d’esprit très voisin de celui de la Chrétienté au XIe siècle, et que ces états d’esprit aient été suscités, quoi que dans des camps opposés, par des revendications qui se ressemblent : l’affaire palestinienne au XXe siècle,  la question de Jérusalem au XIe, cela devrait inciter à réfléchir avant de liquider un par un les régimes suffisamment forts pour endiguer le fanatisme musulman. Il conviendrait par la même occasion de s’apercevoir que ce fanatisme religieux est une conséquence instrumentalisée par les politiques et nullement une cause. On pourrait aisément le confirmer en remontant à l’état des relations entre l’Occident et le Proche-Orient avant la proclamation de l’État d’Israël.  Enfin, que certains, qui cependant ne tombent pas dans tous ces panneaux, s’imaginent, à l’instar probablement des  manipulateurs américains d’Internet, qu’ils vont transformer les pays « libérés » en autant de royaumes gouvernés par des émirs à leur botte, cela prouve simplement qu’ils n’ont pas encore reçu assez de claques tant en Irak qu’en Afghanistan, sans vouloir remonter jusqu’au Vietnam.

   Ces considérations sur le peu de jugement des élites politico-médiatiques, qui alimentaient aux tout débuts des échauffourées tunisiennes les conversations sérieuses que l’on parvient encore à tenir, non pas hélas dans les chancelleries, mais en privé avec quelques personnes sensées, ces considérations paraîtraient déjà bien dépassées, vu l’accélération des événements et l’effacement consécutif – et combien  fascinant ! - de toute trace des délires entendus à la télévision et ailleurs ; bien tardives, donc, si la catastrophe où nous voyons plongée l’économie de la « Zone Euro » (sans aucun rapport « mondialiste », malgré de hasardeux rapprochements tentés ici ou là, avec les difficultés rencontrées outre-Atlantique) ne venait nous rappeler la pertinence du diagnostic. Nous connaissons une autre version du conte d’Andersen : le roi n’était pas nu ; il portait un bel habit, bien réel, tissé en France ; mais il en avait enfilé un autre par-dessus, une loque vendue par de mauvais fripiers, qui gênait tous ses mouvements. Le roi, les princes, les prétendants ne faisaient pas semblant de voir un tissu qui n’existait pas : ils n’avaient simplement pas vu le bel habit,  ils étaient trop myopes !

   Dès juin 1992, Philippe de Saint-Robert et mon camarade Mourlet prenaient l’initiative d’un ouvrage collectif, l’Europe déraisonnable, où était annoncée noir sur blanc la débandade à laquelle nous assistons actuellement. Nul d’entre les signataires du livre – hommes politiques, ambassadeurs, économistes, journalistes, écrivains – ne se prétendait prophète. Il leur suffisait de prolonger un peu plus loin que le bout de leur nez les lignes partant des prémisses du Traité de Maëstricht pour arriver là où elles devaient nécessairement aboutir. Cet endroit obligé (nous avons assez répété pourquoi, dans ce livre et ailleurs), ce mur où se fracassent déjà les économies de deux ou trois pays, où elles se fracasseront toutes, y compris par ricochet celle de l’Allemagne bien qu’elle ait été la seule puissance à en tirer d’abord profit, nous y voici.

    Le drame (pour eux, mais surtout pour nous, les peuples), c’est qu’aucun de ceux, princes ou manants, qui nous ont conduits dans le mur ne voudra jamais reconnaître son erreur. M. Trichet (récemment accusé par un grand professeur d’économie d’être un « criminel économique ») ne se résoudra jamais à admettre que M. Maurice Allais, notre seul Prix Nobel en la matière, avait raison contre lui en détaillant les tares de la « monnaie unique ». Et du fait que les acteurs de ce véritable film d’épouvante, où l’on étrangle partout le cri des peuples et la volonté des nations, détiennent la plupart des organes d’information et des leviers du pouvoir, nous allons, à coups de milliards, tenter d’inutiles ravaudages, nous appauvrir chaque jour un peu plus, perdre chaque jour un peu plus de notre capacité de décision, rendre ainsi notre situation économique et monétaire encore plus irréparable, obérant à l’avance toute solution pour la sauver. Et l’on osera continuer à expliquer aux ressortissants de la Zone Euro – certains en sont encore convaincus ! – qu’ils ont la chance de vivre dans la meilleure économie du continent,  ignorée pour leur malheur des stupides Anglais, des pauvres Helvètes, des tristes Scandinaves, de tous les autres… M. Sarkozy s’obstinera à invoquer « la seule option possible », leitmotiv incantatoire de la Pensée unique.  Il existe même déjà des analystes qui, tout en prenant acte de la faillite du système européiste, déclarent que sortir de l’euro serait une autre catastrophe. Nous permettront-ils de penser qu’il vaut mieux courir un risque pour sortir d’une situation sans issue que de pérenniser les conditions et les règles qui la rendent telle ? Dire qu’il faut préserver à n’importe quel prix les causes d’un désastre – notamment l’étirage et le rabotage d’économies disparates sur un même lit de Procuste (cf. Michel Mourlet, « Souveraineté politique : le garrot fédéraliste ou la liberté française »,  texte écrit et publié en 2002 et recueilli dans Français, mon beau souci, Éd. France Univers) –  pour en éviter un autre qui les supprimerait est un raisonnement assez farce. Mais nous y sommes habitués. Noyons-nous bravement dans le marécage pour nous protéger de l’averse.

(2 novembre 2011)

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Dumby Par Lui-Même

  • : Carnets politiques de Patrice Dumby
  • : Réflexions sur la politique au fil de l'actualité, par le personnage principal d'une série romanesque de Michel Mourlet intitulée "Chronique de Patrice Dumby".
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