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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 13:48

   

Le Roi myope

 

   La réflexion à long terme, c’est-à-dire une logique de raisonnement qui ne s’arrête pas à ses termes immédiats et visibles à l’œil nu mais suppose une certaine faculté imaginative appuyée sur la connaissance du passé et de la nature humaine, est ce qui aura fait le plus défaut à nos hommes politiques depuis la disparition du Général et de son successeur Georges Pompidou. Que les politologues, les journalistes, dont la fonction est d’approuver ou de déprécier l’action des gouvernements en place selon  leur opinion, leur support et leur intérêt, soient dépourvus de cette faculté, c’est presque pour eux une obligation de charge. Mais qu’il se soit trouvé des politiciens responsables pour croire, dès le premier désordre de rue en Tunisie, qu’il pouvait s’agir d’autre chose que de ce à quoi nous assistons partout dans la zone d’influence islamique depuis la chute du Shah d’Iran, est proprement incroyable. Qu’il se soit trouvé des conducteurs du train du monde pour supposer que le renversement du colonel Kadhafi déboucherait sur autre chose qu’une prise du pouvoir par un radicalisme religieux infiniment plus dangereux que les foucades d’un dictateur mégalomane, est ahurissant et c’est pourtant le spectacle de leurs applaudissements qui nous a été donné par les mêmes qui, aujourd’hui, « commencent à s’inquiéter » du résultat des élections en Libye. Que certains États revenus à la théocratie sous couvert de libération démocratique s’évertuent, pour combien de temps, à donner le change à ceux qui ont prêté main forte, ne saurait abuser aucun observateur un tant soit peu lucide. Que l’Islam aujourd’hui soit dans un état d’esprit très voisin de celui de la Chrétienté au XIe siècle, et que ces états d’esprit aient été suscités, quoi que dans des camps opposés, par des revendications qui se ressemblent : l’affaire palestinienne au XXe siècle,  la question de Jérusalem au XIe, cela devrait inciter à réfléchir avant de liquider un par un les régimes suffisamment forts pour endiguer le fanatisme musulman. Il conviendrait par la même occasion de s’apercevoir que ce fanatisme religieux est une conséquence instrumentalisée par les politiques et nullement une cause. On pourrait aisément le confirmer en remontant à l’état des relations entre l’Occident et le Proche-Orient avant la proclamation de l’État d’Israël.  Enfin, que certains, qui cependant ne tombent pas dans tous ces panneaux, s’imaginent, à l’instar probablement des  manipulateurs américains d’Internet, qu’ils vont transformer les pays « libérés » en autant de royaumes gouvernés par des émirs à leur botte, cela prouve simplement qu’ils n’ont pas encore reçu assez de claques tant en Irak qu’en Afghanistan, sans vouloir remonter jusqu’au Vietnam.

   Ces considérations sur le peu de jugement des élites politico-médiatiques, qui alimentaient aux tout débuts des échauffourées tunisiennes les conversations sérieuses que l’on parvient encore à tenir, non pas hélas dans les chancelleries, mais en privé avec quelques personnes sensées, ces considérations paraîtraient déjà bien dépassées, vu l’accélération des événements et l’effacement consécutif – et combien  fascinant ! - de toute trace des délires entendus à la télévision et ailleurs ; bien tardives, donc, si la catastrophe où nous voyons plongée l’économie de la « Zone Euro » (sans aucun rapport « mondialiste », malgré de hasardeux rapprochements tentés ici ou là, avec les difficultés rencontrées outre-Atlantique) ne venait nous rappeler la pertinence du diagnostic. Nous connaissons une autre version du conte d’Andersen : le roi n’était pas nu ; il portait un bel habit, bien réel, tissé en France ; mais il en avait enfilé un autre par-dessus, une loque vendue par de mauvais fripiers, qui gênait tous ses mouvements. Le roi, les princes, les prétendants ne faisaient pas semblant de voir un tissu qui n’existait pas : ils n’avaient simplement pas vu le bel habit,  ils étaient trop myopes !

   Dès juin 1992, Philippe de Saint-Robert et mon camarade Mourlet prenaient l’initiative d’un ouvrage collectif, l’Europe déraisonnable, où était annoncée noir sur blanc la débandade à laquelle nous assistons actuellement. Nul d’entre les signataires du livre – hommes politiques, ambassadeurs, économistes, journalistes, écrivains – ne se prétendait prophète. Il leur suffisait de prolonger un peu plus loin que le bout de leur nez les lignes partant des prémisses du Traité de Maëstricht pour arriver là où elles devaient nécessairement aboutir. Cet endroit obligé (nous avons assez répété pourquoi, dans ce livre et ailleurs), ce mur où se fracassent déjà les économies de deux ou trois pays, où elles se fracasseront toutes, y compris par ricochet celle de l’Allemagne bien qu’elle ait été la seule puissance à en tirer d’abord profit, nous y voici.

    Le drame (pour eux, mais surtout pour nous, les peuples), c’est qu’aucun de ceux, princes ou manants, qui nous ont conduits dans le mur ne voudra jamais reconnaître son erreur. M. Trichet (récemment accusé par un grand professeur d’économie d’être un « criminel économique ») ne se résoudra jamais à admettre que M. Maurice Allais, notre seul Prix Nobel en la matière, avait raison contre lui en détaillant les tares de la « monnaie unique ». Et du fait que les acteurs de ce véritable film d’épouvante, où l’on étrangle partout le cri des peuples et la volonté des nations, détiennent la plupart des organes d’information et des leviers du pouvoir, nous allons, à coups de milliards, tenter d’inutiles ravaudages, nous appauvrir chaque jour un peu plus, perdre chaque jour un peu plus de notre capacité de décision, rendre ainsi notre situation économique et monétaire encore plus irréparable, obérant à l’avance toute solution pour la sauver. Et l’on osera continuer à expliquer aux ressortissants de la Zone Euro – certains en sont encore convaincus ! – qu’ils ont la chance de vivre dans la meilleure économie du continent,  ignorée pour leur malheur des stupides Anglais, des pauvres Helvètes, des tristes Scandinaves, de tous les autres… M. Sarkozy s’obstinera à invoquer « la seule option possible », leitmotiv incantatoire de la Pensée unique.  Il existe même déjà des analystes qui, tout en prenant acte de la faillite du système européiste, déclarent que sortir de l’euro serait une autre catastrophe. Nous permettront-ils de penser qu’il vaut mieux courir un risque pour sortir d’une situation sans issue que de pérenniser les conditions et les règles qui la rendent telle ? Dire qu’il faut préserver à n’importe quel prix les causes d’un désastre – notamment l’étirage et le rabotage d’économies disparates sur un même lit de Procuste (cf. Michel Mourlet, « Souveraineté politique : le garrot fédéraliste ou la liberté française »,  texte écrit et publié en 2002 et recueilli dans Français, mon beau souci, Éd. France Univers) –  pour en éviter un autre qui les supprimerait est un raisonnement assez farce. Mais nous y sommes habitués. Noyons-nous bravement dans le marécage pour nous protéger de l’averse.

(2 novembre 2011)

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  • : Réflexions sur la politique au fil de l'actualité, par le personnage principal d'une série romanesque de Michel Mourlet intitulée "Chronique de Patrice Dumby".
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